Ti Cok : je transforme des PDF de prix en app anti-vie-chère
Je build Ti Cok : une app mobile pour La Réunion contre la vie chère sur les fruits et légumes. La promesse, en créole : « Sak i lé bon marché, kan, é ousa » — ce qui est au bon prix, quand, et où.
Ti Cok, c’est aussi le perso : le boug péi qui part au marché à l’aube et qui rate jamais une bonne affaire. 🐓

Je raconte le build au fur et à mesure. Et ce projet ne part pas d’une idée d’app — il part d’une donnée que j’ai trouvée, et d’une question simple : pourquoi personne ne s’en sert ?
La source : une donnée publique que personne ne lit
Chaque semaine, la DAAF Réunion publie des mercuriales : les relevés officiels de prix des fruits et légumes sur les marchés de l’île. Marché de gros, marchés forains, bio, viandes. Donnée publique, licence etalab 2.0, libre à réutiliser.
Lis bien : le vrai prix du bazar est déjà mesuré et publié. Pas une estimation. Un relevé officiel, semaine après semaine. Et pourtant zéro Réunionnais ne consulte ça avant d’aller au marché.
Pourquoi ? À cause de la forme :
- C’est dans des PDF. Une page web par semaine, un fichier à télécharger, un tableau dedans. Illisible pour faire ses courses.
- C’est irrégulier. La cadence bouge, parfois plusieurs semaines de retard.
- C’est incohérent. Les noms de fichiers changent de format, les libellés produits aussi (« PIMENT VERT GROS » → « GROS PIMENT VERT »). Impossible de deviner une URL ou de matcher bêtement.
C’est là qu’est le vrai taf. Un cron va chercher les nouvelles publications, suit les liens PDF, les fait lire par un LLM qui crache un JSON strict (validé Zod), repère les prix aberrants, normalise les libellés vers un produit canonique, et archive chaque cotation en append-only — l’historique ne s’écrase jamais. De cet historique, je dérive la saisonnalité : pour chaque produit, quel mois il est au plus bas, et de combien.
L’objectif : mettre cette donnée dans la poche des gens
La vie chère ici, c’est un sujet qui dure : sur l’alimentaire, l’écart de prix avec l’Hexagone est réel et pèse sur le pouvoir d’achat. La donnée DAAF est une ressource gâchée. Mon objectif tient en une phrase : la sortir du PDF et la mettre dans une app que ma mère pourrait ouvrir avant d’aller au marché.
Ti Cok répond à trois questions :
- Qu’est-ce qui est bon marché aujourd’hui ? Le « Bazar du jour » : les cotations du marché forain, lisibles d’un coup d’œil, variation de prix et date de relevé réelle toujours affichées.
- Quand acheter ? La saisonnalité. Le letchi en décembre, pas en mars. Courbe 12 mois, badge « plein sézon » quand le prix s’effondre.
- Comment composer un panier malin ? Un assistant IA : budget + nombre de personnes → un panier à partir des prix réels du jour et de la saison, avec l’économie estimée.

Le tout dans une direction visuelle assumée — Modern Tropical Data : l’énergie d’un marché forain croisée à la rigueur d’un terminal financier. Un Bloomberg du bazar, chiffres en mono, avec une sémantique inversée : ici le prix qui baisse s’affiche en vert, parce qu’on est du côté de l’acheteur, pas du trader.
Maintenant, je challenge mon propre projet
C’est la partie que je préfère partager. Une idée qui ne survit pas à ses propres objections, c’est juste un bon pitch. Voici les questions que je me pose à voix haute — celles qui font bouger le produit.
« Vie chère en temps réel » ? Non. Et je l’assume.
La donnée DAAF a plusieurs semaines de décalage, et c’est une cotation officielle, pas le prix exact à ta caisse ce soir. Vendre du « temps réel », ce serait mentir.
Donc Ti Cok n’est pas un comparateur de caddies en direct. C’est un outil de tendance et de saisonnalité : il te dit quel produit est structurellement au bon prix en ce moment. Moins sexy, mais vrai — et suffisant pour mieux acheter.
Le marché forain, c’est « les courses » de tout le monde ?
Non, et beaucoup font surtout leurs courses en grande surface. Mais c’est un parti pris assumé et utile : le forain, c’est le frais, le péi, le circuit court — là où la saison fait varier les prix d’un facteur 3 ou 4, donc là où l’info vaut le plus. Le signalement communautaire (photo d’étiquette → OCR) viendra élargir la couverture. Mais je ne prétendrai pas couvrir la GMS tant que la donnée ne le permet pas.
Le paradoxe : un paywall sur une app anti-vie-chère ?
L’objection la plus dure. Faire payer pour une app qui aide à dépenser moins, il y a une vraie tension. Si le public le plus touché par la vie chère est celui qui ne peut pas lâcher 2,99 €/mois, je trahis la promesse ?
Est-ce que ça suffit à rendre le modèle viable ? Pas sûr, et je préfère le dire. C’est le marché qui tranchera. Mais je préfère un modèle incertain et aligné que l’inverse.
Pourquoi une app, et pas juste un site ou un bot ?
Si la data est publique, un site ou une notif hebdo suffirait, non ? Et à La Réunion, Android domine alors que je démarre iOS-first. Risque réel. L’iOS-first est un choix de vitesse de build, pas une conviction marché — l’archi ne bloque pas Android ensuite. Le pari de l’app tient sur l’usage : faire ses courses, c’est récurrent, mobile, une habitude. Les alertes prix n’ont de sens que poussées au bon moment, dans la poche. Un PDF ne fera jamais ça. Mais je garde l’objection : si la rétention ne suit pas, le format bougera.
Le cold start du communautaire
Les signalements photo enrichissent la data — mais ils ne valent rien sans utilisateurs, et modérer de la donnée crowdsourcée est un problème en soi. Donc je ne fais pas reposer la valeur du jour 1 sur le communautaire : l’app est utile à fond avec la seule donnée DAAF. Le reste, c’est du bonus qui grandit avec la commu.
Ce que ce build m’apprend
Ma conviction de départ : une donnée publique bien exploitée vaut mieux qu’une idée d’app brillante posée sur du vide. La valeur n’est ni dans l’IA ni dans le design — elle est dans la chaîne, pas glamour, qui transforme un PDF officiel illisible en « le letchi est 4× moins cher en décembre ».
Et un projet sain, c’est un projet qui survit à ses propres objections. Les miennes — fraîcheur, représentativité, paywall, plateforme — ne tuent pas l’idée. Elles la cadrent : un outil honnête sur sa donnée, gratuit sur l’essentiel, utile dès le premier jour.
Le reste, c’est du build. Je continue, et je raconte la suite ici.
Build in public. Source de la donnée : mercuriales DAAF Réunion — licence etalab 2.0.